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Entretien avec les réalisateurs

Vous semblez vous inscrire dans une catégorie bien particulière du net-art. Là où il est souvent question de réseau, d'hypertexte et de l'exploitation intrinsèque des propriétés technologiques du net, ou là où d'autre utilisent internet comme véhicule d'informations avec une visée souvent militante, vous paraissez davantage intéressés par le potentiel narratif et poétique de ce médium.
Pourriez-vous m'en dire un peu plus à ce sujet et sur votre usage de l'interactivité ?


Effectivement. Mais notre travail part pourtant d'une analyse du support de diffusion. A quoi sert internet ? créer des liens. Le multimédia est un art de la connexion, de la relation, du rapprochement. Mais attention, il ne s'agit pas de branchement de câbles et de prises réseau. Ce qui nous semble important dans une connexion, ce n'est pas son support, mais ces effets. Quand deux personnes se rencontrent, ce qui importe ce n'est pas la manière dont ils communiquent mais bien ce qui se transmet de l'un à l'autre. Il faut avoir l'honnêteté de le dire, le message est plus important que le médium. Alors, naturellement, nous avons choisi de nous pencher sur des thèmes en adéquation avec cette conception d'internet : la relation amoureuse dans un premier projet il y a deux ans, puis, pour ce nouveau projet, les relations entre différentes générations. Bien sûr, pas sous une forme documentaire, mais plutôt en terme de distance/rapprochement.

Dans la forme même du site, son principe, vous avez choisi un fort parti pris avec cet espace vide dans lequel évoluent les images...

Ce qui est amusant, c'est de voir que la solution que nous avons trouvée pour essayer d'avoir une interactivité intéressante se situe à l'opposée de la tendance actuelle. Alors que tout le monde sur internet s'évertue à vouloir afficher une image vidéo la plus grande possible, que l'on trouve souvent sous le terme de "plein écran", nous avons au contraire réduit volontairement la taille de nos vidéos pour les laisser se déplacer dans
l'espace blanc de la page. Ce qui est assez logique finalement, puisque si l'écran est plein, on ne peut justement rien y ajouter, et rien ne peut réellement se produire. L'image est en quelque sorte coincée.

L'espace entre les images à l'écran est en quelque sorte le même que celui dans lequel évoluent les personnages, physiquement, et le temps qui sépare ces 4 générations...

Oui. C'est précisément pour cela qu'il faut laisser du vide entre les images. Pour pouvoir les rapprocher et observer la distance ou au contraire les liens qui se créent entre les personnages.

Mais pourquoi une participation du spectateur ?

Parce que la question de la relation entretient un rapport très étroit avec celui du corps. Parce qu'il faut absolument ré-intégrer dans les images une part d'intuition, quelque chose qui va au delà de la pure conscience. Il faut que le corps participe au regard. Que l'on reprenne la main sur les images. Pour les éveiller, les ré-animer. Denis de Rougemont dirait "penser avec les mains". C'est très important, car c'est la première fois que l'on n'est plus confronté à un flux d'images devant lequel on reste passif. Les images respirent à la même vitesse que moi. Elles s'accordent à mon rythme, ma respiration. Mon corps régule lui-même le flux des images. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle cette expérience est proprement individuelle et intimiste. C'est une expérience personnelle qui nécessite d'être dans de bonnes conditions pour pouvoir l'apprécier pleinement. Seul, au calme, disponible.

Cela va à l'encontre de la citation d'André Breton qui disait : « Il viendra un jour où les images remplaceront l'homme et celui-ci n'aura plus besoin d'être, mais de regarder. Nous ne serons plus des vivants mais des voyants».

Exactement. Essayons de rester vivant ! Surtout que le fait d'être devant un écran ne fait absolument pas de nous des voyants. Au contraire, comme disait Serge Daney, « l'écran fait écran ». Et celui de l'ordinateur au moins autant que les autres. La seule solution c'est que les images crèvent l'écran. C'est à dire quelles ne soient plus enfermées à l'intérieur, comme des poissons qu'on regarde à travers la vitre de l'aquarium
mais au contraire, à l'extérieur, au dessus de sa surface, libres de se déplacer. Pour que l'on puisse vraiment les saisir et les ré-animer. En fait, chaque image flotte dans une zone de l'espace. Chacune ayant son point d'équilibre et attendant d'être perturbée. Elles sont comme des points de suspension...

En somme, l'idée est de mettre de la distance entre nous et les images pour finalement mieux nous en approcher ?

Oui. Il faut donc espacer les images, mentalement et physiquement. Il faut leur laisser le temps. Les suspendre dans le vide, comme les clichés du photographe accrochés pour le séchage. Les faire flotter à la surface de l'écran et voir celles qui s'attirent ou au contraire se repoussent. Une fois la distance créée, on peut faire le lien. En fait, alors que depuis un siècle les images se rapprochent de nous, comme un bulldozer, passant de l'écran de cinéma à la télévision, puis de la télévision à l'ordinateur, pour finir bientôt dans notre oeil même, l'interactivité permet en mettant en jeu et en scène le corps de remettre de la distance entre nous et les images, ou plus précisément, de nous remettre au coeur du sujet, en un mot, de reprendre la main. Il faut travailler avec cette distance pour faire de chaque image comme un "écran d'éveil".

L'interactivité est un concept très utilisé aujourd'hui mais qui a pour vous une résonnance particulière.
Quelle définition pourriez-vous en donner ?


Peut-être que l'interactivité doit se résumer simplement : lorsque je touche une image, cette image, à son tour, me touche.

Outre l'interactivité, quelles différences faites vous entre ce projet et un film dit "traditionnel" ?

En fait, l'interactivité a des conséquences importantes sur la manière de construire le film et sur sa forme. La plus importante, c'est de considérer que le montage ne se fait plus dans le temps, mais dans l'espace. C'est une manière de penser totalement différente. Par exemple, les séquences vidéo sont souvent des boucles, ce qui n'est quasiment jamais le cas dans un film "normal". Cette notion de montage dans l'espace a également des répercussions sur la manière de créer la bande sonore. Là encore, il s'agit souvent de boucles, qui doivent être indépendantes des images et des moments où le spectateur déclenche un événement. Il a fallu concevoir les éléments sonores comme des "nappes" qui peuvent s'additionner ou se soustraire à n'importe quel instant. C'est très différent d'un film "normal" où le son est directement synchronisé avec l'image
et pour lequel on connait la durée exacte de la séquence.

Sur le plan du scénario, il semble qu'il ne soit pas narratif, qu'il ne soit pas construit pour "raconter une histoire" ?

Effectivement. Il s'agit d'un infra-récit, c'est à dire, une suite non narrative de séquences, des "presque-histoires". Ce qui fait le lien entre ces séquences, c'est simplement un thème commun et une unité de lieux et personnages. Les relations entre les événements sont volontairement floues et distantes. Comme dit Pierre Reverdy, "plus les rapports de deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte". Cette forme de récit, imprécise, va dans le sens de ce que nous appelons "le partage de l'incertitude". L’attrait pour nous, résidait dans l’envie claire de parler des choses dont on ne connaît pas la raison ou la fonction. Non pas pour tenter d’y apporter des réponses. Bien au contraire, pour en conserver précieusement le mystère. Tenter de mettre en scène d’infimes moments, fragiles, comme les biens les plus précieux. Et simplement les laisser se rencontrer à l'écran...

L'univers dans lequel évoluent les personnages semble lui aussi incertain. Il y a peu d'indications de lieu ou de temps...

C'était une des bases du projet. L'incertitude est aussi cela. Concernant les décors, nous avons cherché une maison qui puisse donner à la fois la sensation d'avoir été longtemps habitée, sans pour autant faire penser à une époque en particulier. Un intérieur archétypal, relativement neutre. Pour la même raison, nous avons choisi une plage comme décor secondaire, lieu neutre par excellence, qui ne peut pas être réduit à une
situation géographie précise. La costumière a également travaillé dans ce sens. Elle a conçu les costumes à partir de vêtements caractéristiques d'une époque, dans la coupe ou les tissus, qu'elle a ensuite, recoupé, assemblé, simplifié pour "brouiller les pistes". Elle a par exemple confectionné plusieurs robes pour la
petite fille, à partir de tissus des années 60 et 70.

Pour en revenir au titre du projet, la notion de partage semble ne pas se limiter au contenu des images vu votre mode de diffusion...

C'est vrai. La diffusion de ce projet qui est exclusivement destiné à internet est indissociable de la notion de partage. Ce projet est potentiellement visible gratuitement par n'importe qui dans le monde ayant une connexion à internet et ce, quelle que soit sa langue et sa culture. Ce projet, c'est peut-être aussi, à petite échelle, une manière de rapprocher les coeurs, autant que les images...