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Textes divers

Sur l'art et la culture
Bon, alors
il y a la règle
ça va
il y a
l'exeption
ça va
la règle
c'est la culture
non
il y a la culture
qui est de la règle
qui fait parti de la règle
il y a l'exception
qui est de l'art
qui fait parti de l'art
tous disent la règle
cigarettes
ordinateurs
t-shirts
télévision
tourisme
guerre
et, voilà
personne ne dit
[...]
personne ne dit l'exception
tous disent la règle
personne de dit l'exception
ça ne se dit pas
cela ne se dit pas
cela ne se dit pas
cela s'écrit
Flaubert, non
Pouchkine
Flaubert
Dostoïevski
cela s'écrit Flaubert
Dostoïevski
cela se compose
Gershwin, Mozart
cela se peint
Cézanne, Vermeer
cela s'enregistre
Antonionni, Vigo
non
ou cela se vit
ou cela se vit
et c'est alors l'art de vivre
Srebrenica
Mostar
Sarajevo
oui, et
il est de la règle
que vouloir la mort
de l'exception
il est de la règle
que vouloir
la mort de l'exception
non
c'est
non
il est donc de la règle
de l'Europe
de la culture
la règle de l'Europe
de la culture que
d'organiser la mort
de l'art de vivre
qui fleurissait
encore à nos pieds.

Extrait du film JLG/JLG de Jean-Luc Godard


Sur l'image
L'image est une création
pure
de l'esprit
elle ne peut
naître d'une comparaison
mais du rapprochement
de deux réalités
plus ou moins
éloignées

plus les rapports
des deux réalités
rapprochées seront lointains et justes
plus l'image sera forte
deux réalités qui n'ont aucun rapport
ne peuvent se rapprocher
utilement
il n'y a pas
de création
d'image
et deux réalités
contraires
ne se rapprochent pas
elles s'opposent
une image
n'est pas forte
parce qu'elle est brutale ou fantastique
mais parce que l'association
des idées est lointaine
lointaine, et juste.

Extrait du film JLG/JLG de Jean-Luc Godard (texte inspiré d'un texte de Paul Reverdy, poète surréaliste)


Le regard perdu
Eloge du cinéma muet
L'être humain parle ; parfois, il ne parle pas. Menacé il se contracte, ses regards fouillent rapidement l'espace ; désespéré il se replie, s'enroule sur un centre d'angoisse. Heureux, sa respiration se ralentit ; il existe sur un rythme plus ample. Il a existé dans l'histoire du monde deux arts (la peinture, la sculpture) qui ont tenté de synthétiser l'expérience humaine au moyen de représentations figées ; de mouvements arrêtés. Ils ont parfois choisi d'arrêter le mouvement à son point d'équilibre, de plus grande douceur (à son point d'éternité) : toutes les Vierges à l'Enfant. Ils ont parfois choisi de figer l'action à son point de plus grande tension, d'expressivité la plus intense - la baroque, bien sûr ; mais, aussi, tant de tableaux de Friedrich évoquent une explosion gelée. Ils se sont développés pendant plusieurs millénaires ; ils ont eu la possibilité de produire des oeuvres achevées dans le sens de leur ambition la plus secrète : arrêter le temps.
Il a existé dans l'histoire du monde un art dont l'objet était l'étude du mouvement. Cet art a pu se dévelloper pendant une trentaine d'années. Entre 1925 et 1930 il a produit quelques plans, dans quelques films (je pense surtout à Murnau, Eisenstein, Dreyer) qui justifiaient son existence en tant qu'art ; puis il a disparu, apparemment à tout jamais.

Les choucas émettent des signes d'alerte et de reconnaissance mutuelle ; on a pu dénombrer plus de soixante signes. Les choucas restent une exeption : pris dans son ensemble, le monde fonctionne dans un silence terrible ; il exprime son essence par la forme et le mouvement. Le vent court dans les herbes (Eisenstein) ; une larme coule le long d'un visage (Dreyer). Le cinéma muet voyait s'ouvrir devant lui un espace immense : il n'était pas seulement une enquête sur les sentiments humains ; pas seulement une enquête sur les mouvements du monde ; son ambition la plus profonde était de constituer une enquête sur les conditions de la perception. La distinction entre fond et figure constitue la base de nos représentations ; mais aussi, plus mystérieusement, entre la figure et le mouvement, entre la forme et son processus d'engendrement, notre esprit cherche sa voie dans le monde - d'où cette sensation quasi hypnotique qui nous envahit devant une forme fixe engendrée par un mouvement perpétuel, telles les ondulations stationnaires à la surface d'une mare.

Qu'en est-il resté après 1930 ? Quelques traces, surtout dans les oeuvres des cinéastes qui ont commencé à travailler au temps du muet (la mort de Kurosawa sera plus que la mort d'un homme); quelques instants dans des films expérimentaux, des documentaires scientifiques, voire des productions de série (Australia, sorti voici quelques années, en est un exemple). Ces instants sont faciles à reconnaître : toute parole y est impossible ; la musique elle-même y acquiert quelque chose d'un peu kitsch, un peu lourd, un peu vulgaire. Nous devenons pure perception ; le monde apparaît dans son imanence. Nous sommes très heureux, d'un bonheur bizarre. Tomber amoureux peut également produire ce genre d'effets.

Article de Michel Houellebecq paru dans le numéro 32 des Lettres Françaises


Sur l'interactivité
Essayant de décrire "comment on écrit pour l'interactivité" un concepteur faisait remarquer que le dispositif interactif - justement parce qu'il présuppose une action, un geste réfléchi prive l'interactant de la posture propre à la consommation onirique du spectateur de cinéma ou de télévision. [..] Cette privation du régime de consommation onirique (ou au moins impliquante, voire identificatoire) dans le cas des programmes interactifs et plus généralement le blocage de l'émotion suscité par la nécessité d'agir (car l'interactivité suppose une action) pose le problème du positionnement spécifique de l'interactant face aux aspects affectifs, voire émotifs de la médiation. Peut-on pleurer devant un cédérom, se demandait un spectateur nostalgique? En tout état de cause, la privation du régime de consommation onirique explique peut-être ce recours au jeu, si souvent constaté, dans les interactifs, le jeu et l'apparente futilité "demeurant le ressort le plus éprouvé pour susciter l'entrée en interactivité". Dans le spectacle cinématographique le spectateur choisit la "passivité" comme mode de relation à l'image, passivité physique s'entend, puisqu'il vient, dans l'obscurité pour s'asseoir et voir, jusqu'à se perdre dans les images - condition même de l'interaction active, productive, signifiante ou interprétante.

Geneviève Jacquinot-Delaunay


Sur le geste
L'homme agit, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu'il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l'enfant. Si le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l'eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité. Ce besoin revêt des formes multiples, jusqu'à ce qu'il arrive à cette manière de se manifester soi-même dans les choses extérieures, que l'on trouve dans l'œuvre artistique.

Georg Friedrich Wilhelm HEGEL (extrait de l'esthétique)


Penser avec les mains

Je pars d'une image, d'un geste, d'une espèce de métaphore, dont j'éprouve tout d'abord le dynamisme. Image, geste ou métaphore qui consiste dans le rapprochement de deux mots, ou de deux fonctions, que toute la culture d'hier s'évertuait à séparer : pensée et main. "Penser avec les mains", c'est devenu pour moi comme un symbole de la nouvelle mesure. Il s'agira maintenant d'en éclaicir le sens, d'en dégager les contenus implicites, intellectuel et passionnel. Je tenterai de le faire de deux façons :
1° En soulignant l'opposition que cette formule implique aux conceptions courantes de "l'esprit", de l'intelligence et de la culture. Par cette méthode négative se précisera le sentiment que trahit ma formule de départ.
2° En décrivant les attitudes ou "vertus" qui me paraissent nécessaires pour affirmer le sens encore obscur que nous avons d'une mesure nouvelle. Essai d'éthique de la pensée - qui est peut-être une science nouvelle, et qu'en tout cas il serait bon de mettre au point avant que l'Etat ne s'en mêle...

Il faut penser avec les mains. - La formule est brutale et je pense qu'elle doit l'être. Nos circonstances sont plus brutales encore, et nous invitent à parler net. Il ne s'agit plus aujourd'hui de nuancer des valeurs reconnues de tous, - elles n'existent plus, - mais de rétablir ou d'établir une hiérarchie, et d'insister d'abord sur l'essentiel. (Je pèse chaque mot.) Etant bien clairement entendu que l'essentiel n'est pas ce qu'un dictateur pense, n'est pas l'urgence matérielle, mais la plus haute vérité.
Qui est la vérité à hauteur d'homme.
Et j'ajouterai : à portée de la main.

[...]
Quelles mains ? Notre siècle "à mains" ne serait-il pas assez maniaque comme cela ? Oui, tout à fait assez. Mais l'essentielle vanité de l'activisme, de l'agio, est trop vite jugée par celle des distingués aux mains prudentes, et qui n'auront jamais fini de soupeser leurs doutes opportuns. Il nous faut des mains maîtrisées, mais qui pèsent.
Non pas ces mains qui manient et manipulent, mains de joueurs et de maniaques, mains machinales et qu'aucun charme de soumet : ce sont les mains des agités, et non point de ceux qui agissent. Non pas ces mains lentes et sèches à la surface des objets, mains rêveuses ou mains obsédées, mains incertaines, circonspectes, tâtonnantes et minitieuses, mains de pensifs et non pas de penseurs.
Que les penseurs aient les mains larges et dures ! Des mains faites pour prendre et peser. Des mains qui sachent, qui accomplissent et qui sculptent ; des mains qui créent.

Denis de Rougemont (extraits de "Penser avec les mains" - écrit en 1935)